Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Wang Keping

Exposer dans Mirondella
la galerie d'art en ligne d'Arts-up


wan keping

Wang Keping

Né en 1949 à Pékin. Depuis 1984 il travaille et vit à Paris



C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale. En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1990, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.

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Wang Keping : revival minimaliste.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Wang Keping Exposition 2006 à la galerie Zucher
Bois de cerisier. 66 x 30 x 20 cm.
Courtesy galerie Zürcher.
wang keping
L’ émergence de l’art chinois sur la scène de l’art contemporain international oblige le critique à se mettre au clair sur plusieurs questions : qu’attend-on de cet art venu du continent asiatique — exotisme radical ou confirmation des codes artistiques propres au village global de l’Art? Posture esthétique, ou posture politique? A première vue l’art chinois semble, pour l’heure, faire massivement allégeance aux diverses esthétiques élaborées par la modernité occidentale.  On parle de Li Shan comme d’un nouveau Warhol chinois, Yang Shaobin est comparé à Bacon, Yu Youhan est assimilé à Matisse, et Huang Yong Ping lui-même revendique avec insistance sa parenté avec Duchamp. Si bien qu’il devient facile de rêver à l’aboutissement d’un langage plastique universel, véritable esperanto à l’occidental  de l’art, qui serait capable de rendre compte de tous les contextes et de toutes les sensibilités. .

Or tout n’est pas si simple. Et dans une telle visée l’art chinois laisse sur sa faim celui qui cherche autre chose que du déjà fait ou vu ou de l’exotismes bien tempéré. La Chine est aussi lourde d’un héritage spécifique qui sut générer une peinture, une poésie, une philosophie, voire une politique, tout à fait autonomes. Et souvent dans l’approche à l’occidentale de l’art contemporain chinois toute une dimension subversive et inédite de ses propositions est niée.  En cette perspective, l’œuvre de Wang Keping est particulièrement pertinente. Qualifié le plus souvent d’«artiste historique»,  l’artiste est né en 1949 avec la République populaire de Chine. Nourri dès l’enfance  au poison de la propagande,  il devient  Garde Rouge, afin d’investir ses fougues adolescentes dans la construction d’un «monde meilleur», débarrassé des injustices économiques et sociales. A la suite d’une période de travail au service de la télévision d’État, les désillusions puis l’opposition au régime totalitaire sont immenses en lui. Elles le conduisent directement dans les camps de rééducation où la proximité avec la mort arbitraire, l’anéantissement individuel et la résistance au formatage psychique sont monnaie courante.

A cette époque et dans ce contexte Wang Keping s’initie secrètement à la sculpture. Une chaise brisée croisée au hasard des corvées lui révèle les dynamiques de résistances propres à l’élaboration plastique et ce survivant aux camps permet grâce à l'art de sauver sa vie. Son œuvre est parvenue à transcender les limites de  la mémoire du camp, pour lancer son message jusqu’en occident. Certes, Wang Keping n’appartient pas à la nouvelle génération d’artistes chinois nés dans les turbulences du Printemps de Pékin, mais il fait partie des aînés qui peuvent faire figures d’ancêtres tutélaires, légendaires, véritables bâtisseurs puis déconstructeurs du rêve chinois moderne. Cette différence de génération, parce qu’elle se nourrit de nombreux paradoxes, justifie bien des distinctions esthétiques.

Les sculptures de bois calciné aux volumes anthropomorphiques élaborées selon des techniques à la fois personnelles et traditionnelles, évoquent davantage les «singuliers de l’art», ou l’art totémique africain, que la création contemporaine qui domine le village global. D’où la dimension fortement anachronique et utopique de l’œuvre de Wang Keping. Véritable théâtre d’ombres, ses volumes  ressemblent aux émanations imaginaires, évocatrices de désirs secrets, enfouis et archaïques que chacun reconnaît dans la fluidité des nuages, les taches d’un vieux crépis, ou une forêt au crépuscule. Semblables à une armée immobile gardienne du temple du rêve (et qui rappelle un des lieux majeurs de l'art chinois traditionnel rédécouvert au siècle dernier et toujours en voie de remise au jour), les sculptures de Wang Keping se postent face au spectateur sur un mode plus interrogatif que dénonciateur ou critique. Et si  elle s’enracine dans le bourbier de l’histoire, l’oeuvre parvient à en transfigurer les limites ce que le créateur souligne dans une sorte d’ « autocrique »  (culture quand tu nous tiens…) : «J’ai été Garde Rouge, j’ai saccagé les églises pendant la Révolution Culturelle. J’étais intolérant. Puis je me suis lancé dans la contestation du régime chinois. J’ai été considéré comme un dissident. Maintenant la réalité ne m’intéresse plus beaucoup».  On comprend combien Wang Keping tranche sur la couleur générale des artistes chinois du Village Global…

Chez lui le recours à la matière n'est pas faite pour offrir une version postpop du fétichisme de l'objet. Ce que l'artiste recherche est avant tout une économie symbolique car cette approche (on l’oublie trop souvent) est toujours liée aux dures contingences d'une matière qui ne se laisse pas travailler facilement. Très éloignées de la simple compréhension formelle du principe moderniste de la vérité des matériaux, l’esthétique de Wang Keping  se rapproche davantage des bases du minimalisme américain à la Tony Smith, mais un Tony Smith qui soignerait le " fini " de ses réalisations. Il existe en effet dans l'oeuvre du sculpteur chinois un goût clinique du travail bien fait, achevé, bref un goût du lisse qui crée une relation avec l'objet référent auxquels ses formes font allusion. Réalisant ses sculptures dans un long travail de patience et de soumission à des formes déjà tracées, l’artiste (qui n’est pas sans rappeler aussi un Moore parfois) offre pourtant une nouvelle lecture de monde, une lecture tactile, productrice d'une connaissance plus intime, plus rapprochée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.