Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Marie Sagaie

Viser une enfance représenterait l'illusion nécessaire pour re-commencer à écrire. Ce retour à un apprentissage fait lui-même retour dans l'écriture qui suppose une pesée des mots, cette forme de pensée inutile et précieuse pour entendre, dans les marges du silence, ce qui se dit. Une même écoute réunit donc deux textes aux destins en apparence éloignés et que la langue en travail met en écho, créant une intimité entre proches, en dépit d'une gestation à distance. L'un élaboré sur plusieurs décennies et réduit à une structure élémentaire, habitable par quiconque. L'autre, presque le journal d'une année mais centré sur quelques images parlantes. » Amazon



MARIE SAGAIE : A PARTIR DU CHAOS

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Valves & vulves de Marie Sagaie-Douve - RAL,M
marie sagaie« Dans la maturité de l’âge, mon ambition de situer un sujet au féminin ou d’en percevoir l’effacement, au gré des codes culturels » et ce au nom d’une expérience première une sorte d’excision mentale lors d’une phase et phrase premières : « La phrase entendue au sortir du bain : « n’y touche pas, c’est sale ! » fonctionne comme une amputation. Pudiquement appelée « le bas », à la manière d’un emballage, la zone s’associe à l’enfer. Il s’en faut éloigner, si l’on souhaite, comme demandé, se garder pure ».
D’où la culpabilité et la tristesse construites au nom d’une génitrice qui obligea à reposer la question de l’identité et celle qui lui devint inhérente  « Serais-je, n’ayant pas enfanté, une semi-femme, peu respectueuse du code et peu tentée par le fruit défendu ? De la maternité, je connais l’hémorragie annonçant une fausse couche. Le mot n’est pas prononcé par celui qui décide d’un curetage. Son silence m’accompagne ».
Tout fonctionne alors entre le silence et le cri. Ils représentent les deux faces de la même blessure. Et ce depuis toujours dans le soleil noir de la dépression, de l’angoisse. Mais cette dernière pousse Marie Sagaie à créer afin d’approcher « d’une jouissance longtemps tenue sous ma peau ». Peu à peu, sortant de la sensation d’être rien, l’artiste (et écrivain) reprend corps. A travers un embrouillamini de lignes se cherche un sens, une volute violente ou du moins ses arpents entre le corps d’une mère réduite malgré elle à devenir marâtre et celui d’un père dont la mémoire se « perd ».
Marie Sagaie reste ainsi à la recherche d’un « firmaman » sur laquelle elle n’a pas de prise mais qu’elle arpente dans la scission des sexes et leur attraction :  « Le masculin s’étonne devant le féminin. Et vice-versa ». L’artiste ne cherche pas à élucider la ligne de démarcation. Au contraire.  Elle la brouille dans son œuvre plastique. Les signes et les lignes y sont légères et lourdes  autant d’envol que du poids de l’interdit
Dans son travail,  en son fond comme en sa surface, l’angoisse est peut-être une épreuve extatique. La création permet de transfert d’une extase immobile, inerte, paralysante à une extase troublante et mouvante.  Elle opère encore dans la nuit, le noir. Sur ce dernier Marie Sagaie réactive la jouissance de ses gestes jusque dans l’usure même de ses forces. Son oeuvre parvient à dominer son corps et son esprit. Elle leur imprime un élan avide de vie face aux forces de mort qui la possèdent. L’art devient la mise au monde qui transcende l’avortement et les fausses couches.
Partant de sa part d’ombre l’artiste se laisse emporter dans l’avalanche de ses gestes plastiques. Ils forgent sa conduite forcée contre tout ce qui est subit et n’ouvre qu’à des les états privatifs. L’angoisse - si elle reste le sol premier - est donc sublimée dans l’œuvre comme si tout pouvait commencer lorsque tout se retire. Un tel travail est donc aussi fantomatique qu’exorbitant.
Du moi brisé surgit une sur-vivance. Et si l'angoisse reste le plus sourd et insistant appel elle permet le cri des œuvres plastiques de l’artiste. Elles en deviennent la modulation.  Ayant connivence avec le déclin elle s’accorde à la mort comme à la vie. Celle-ci impose sa vibration. Marie Sagaie par ses œuvres ne cherche pas à y mettre de l’ordre. Sa recherche  tente d’inscrire le grouillement comme dernière instance face à l’expérience traumatique afin de ruiner la question de la perte. Ce n’est pas la nuit mais le jour retrouvé. Au crépuscule.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.