Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Sylvia Rouffet-Véronique

sylvia rouffet-véronique


Sylvia Rouffet-Véronique

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SYLVIA ROUFFET-VERONIQUE : MOUVANCES, EMOUVA NCES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

sylvia rouffet-véroniqueSylvia Rouffet-Véronique, Emouvances, Salle Petresco, Décembre 2009, Antony.

Ne nous y trompons pas. Si depuis deux ans sa fille lui sert de modèle, Sylvia Rouffet-Véronique fait vœu de bien plus que de piété maternelle. Elle ne se veut pas la vierge à l’enfant même si son art de prédilection se prête à un tel traitement. Peignant son modèle sur des toiles en lin de grand format puis complétant son travail avec du textile l’artiste offre différents temps du corps féminin dans ce qu’il a de plus séduisant. Toutefois l’œuvre ne se veut pas gravure de mode ou décor. Non sans une influence baroque dans le vêtement mais par un classicisme ascétique dans sa peinture hybride Sylvia Rouffet-Véronique donne à son langage une sensualité particulière induite sans doute par le modèle qui incite à une forme de réserve.

Cette pudeur (l’inverse de la pudibonderie) est une manière de concentrer l’émotion et faire de la toile une étrange machine désirante. Entre peinture et textile nous pénétrons dans l’anti-chambre d’une féminité offerte mais cachée sous des effets de mises en scène savamment orchestrés. Tout compte fait c’est le geste saisi par l’artiste qui compte. Il est fait d’appel et de retenue. L'oeuvre le travaille, enfonce sa signification et lui donne son sens par le jeu subtil de la peinture et du textile.

Par la présentation du corps l’affect est atteint. Le titre de l’exposition « Emouvances » n’est donc pas usurpé. Il est même tout à fait justifié. Sylvia Rouffet-Véronique  ne propose pas de simples « images-reflets » de la femme. Chacune de ces dix toiles devient  - pour reprendre un terme de marine -  une bouée de corps-mort. A savoir un élément qui surnage face aux vents et aux marées  comme si la féminité devenait la signalétique de la profondeur d’existence. Elle émerge d’un versant étrange de l'imaginaire. S’y joue un éloignement au cœur même du corps montré, mais aussi une étrange proximité. Tout ce qui est proche devient lointain et  tout ce qui est lointain reste proche.  D'où cette sensation d'approche (impossible), de parages (sans passages).

L'œuvre  atteint une force de présence où se touche une vérité de l’émotion.  D'où la communauté étrange qu'inspire l’univers de Sylvia Rouffet-Véronique. Celle ou celui qui contemple de telles œuvres a du mal à s’en extirper car l’artiste ouvre à une visibilité de l'invisible où d'aucuns pourraient trouver des liens avec une mystique orientale. Chaque oeuvre de Sylvia Rouffet-Véronique devient des petits bouts de temps arrachés au néant. Et à l’intérieur peut-être inconsciemmentla vois de l’artiste proclame à son modèle "je t’ai fait naître, tu peux renaître encore". Mais c’est en retour et par ce biais que l’œuvre de l’artiste trouve un instinct vital.

 

Le modèle « filiale » est enlevé à lui-même, soustrait à ses références familiales et son  identité. Pour autant il ne débouche pas sur du neutre mais sur l’archétype féminin d'une homogénéité absolue par l’hybridation des matières qui le crée. Il s'agit pas de tenir à l'écart le présent sous prétexte de mélancolie mais de le serrer au plus près pour anticiper le futur dont chaque toile dessine les contours entre rigueur et excès.

L’oeuvre de Sylvia Rouffet-Véronique atteint une essentialité d’incorporation. Elle tient à ses glissement et aux vertiges qu’ils procurent. Le modèle lui-même sort de la fixation de son statut entre l'entre-dit et l'interdit pour devenir un autre-dire (une façon de voir autrement, d’autrement dire). La toile ne cherche pas la ressemblance mais la mise en tension par coutures et empreintes. La couleur éclate  venant de partout et de nulle part. Venant d'ici et de là-bas, venant de cet endroit où les peintres continuent sans cesse de chercher.

Le visible n'est pas en simple représentation. Quelque chose se déplace : "le miroir s'éteint" pour une autre image.  Chaque œuvre résonne comme un appel qui peut être compris et entendu de diverses manières. A chacun de se faire son opinion. Tout un travail d'enlacement et de désaisissement, d’emprise et de déprise fonctionne en un double mouvement. Mais l'injonction reste omniprésente.

Reste à savoir de quoi et vers qui ? L'oeuvre ne dit rien qu'un pressentiment. Mais elle possède un vertige par ses métamorphoses. Entre détresse et joie, entre appel et défense chaque portrait s’unit en quelques sortes aux autres. Dans la continuité de la série quelque chose passe qui interpelle, séduit, dérange. Nous sommes loin des tranquilles discursivités plastiques et narratives. Nous pénétrons au cœur de propositions bien formées mais au sein de situations parfois volontairement inconfortables afin que le spectateur sorte de sa passivité.

Reste l'ineffable présence dans le secret du modèle. Sylvia Rouffet-Véronique ne le borne pas. Elle esquisse à peine ses limites. L'espace de l'imaginaire dépasse celui de la réalité de départ en un "pas au-delà" et en des mises en scène qui ne se veulent jamais des pures présences mais des présences pures de la féminité. A ce titre si le modèle est détourné de lui-même c’est pour montrer plus.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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