Artistes de référence

Emmanuel Proweller

Emmanuel Proweller

Emanuel Proweller est né en 1918 en Pologne. Après guerre, en 1948, il choisit de vivre et peindre à Paris “capitale de la peinture”. Il s’installe à Créteil en 1959, puis dès 1965, se partage entre Créteil et l’Ardèche. Il meurt le 25 décembre 1981.


Emanuel PROWELLER
l'Angelus - 1972 ( 146 x 114 cm).
Galerie du Centre

 


Proweller : courbes de vie
de Jean-Louis Pradel

Une présentation de l'oeuvre d'Emmanuel Proweller. De l'abstraction géométrique la plus radicale, jusqu'à la figuration et la plénitude d'une apparente simplicité, le peintre traverse le XXe siècle, à contre-courant des tendances qui occupent alors la scène artistique. Publié à l'occasion de l'exposition à Bagneux et à La Seyne-sur-Mer en 2007.

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Trois faces du nom
de Jean-Paul Gavard-Perret

Les images osent à peine se poser à la surface. On distingue les traits, les faits demeurent presque imperceptibles avant de s'amasser peu à peu à travers les destins croisés de deux peintres (Gauguin, Hooper) afin qu'un troisième apparaisse. Il y aura donc juste ces images qui découvrent mais ne montrent pas, qui lancent, par la bande, une sarabande.

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Proweller -  Avant l'orage (Galerie du Centre

PROWELLER : QUAND LA FIGURE FAIT SIGNE
par Jean-Paul Gavard-Perret

"Proweller est un Florentin de notre temps. Il construit un espace aussi bouleversant et aussi nécessaire que celui de Ucello. Il est fou de cette puissance que Berenson nommait les valeurs tactiles et qui fait qu'un corps, un geste, un visage, transmettent à nos muscles et à nos nerfs leur vitalité. Fou aussi de ces cadrages violents qui, comme chez les grands Florentins encore, clouent le regard à la masse démesurée qu'on lui
présente"
. Jean Blot

La peinture n'a pas encore dit son dernier "mot". Plus on veut la rejeter plus elle refait surface. Car la surface est son domaine. Ceux qui croient s'en abstraire pour la réduire ou la ridiculiser ne font que se moquer du monde . Grand bien leur fasse mais il faut toujours se souvenir de la phase de Bram van Velde "Ce que j'aime dans la peinture c'est que c'est une surface et que cette surface est plate". On peut bien sûr choisir comment la recouvrir : totalement ou partiellement, de signes ou de figures . Ce qui compte est de lui faire face pour, nous-mêmes, peintre ou regardeur, refaire surface. Né en 1918 à Lwow, Pologne, Proweller est arrivé à Paris juste après guerre. Avant cette dernière il participa à plusieurs expositions de groupes et à diverses salons en Pologne qu'il quitta après la Shoah. Cet événement impensable lui fit déchirer son diplôme d'architecte. Et "ses parents partis en fumée", armé d'une reproduction de Cézanne qu'il garda pendant toute la guerre dans sa poche avec ses faux papiers il vint à Paris ou il devint pour un temps proche de celui qu'il appela "le mendiant intellectuel talmudique" un peintre trop en avance sur son temps. Précurseur de la Nouvelle Figuration avant l'heure il  fut reconnu  par quelques esthètes (dont Jacques Donguy) mais n'obtient jamais la reconnaissance qu'il méritait même si - c'est tout de même un indication significative -; sa cote n'a cessé de suivre une courbe ascendante. Ainsi ce qui devait advenir finit par arriver comme le prouve l'exposition de Toulon à la " Villa Tamaris centre d'art ". C'est là une sorte de rétrospective intitulée "courbes" de vie et qui illustre bien comment - historiquement parlant - au moment où l'abstraction (lyrique ou pas) faisait grand bruit on pouvait repasser du signe à la figure mais sans pour autant retordre la peinture vers le passé mais la projeter vers l'avenir.
 
Proweller a toujours affirmé que " l'acte de peindre ne consiste pas à s'exprimer, mais à comparer sa subjectivité à un élément objectif et valable : le sujet ". Et si lors de ses premiers vernissages parisiens lorsqu' il exposait en 1949 à la Galerie Denise René  et à partir de 1951 chez Colette Allendy , ce "sujet" était abstrait à savoir de l'ordre du signe : cercles et carrés, forme géométrique pure. Pourtant très vite le sentiment légitime " d'avoir le droit de raconter une histoire " le ramena à une figuration simplifiée qui laissait pressentir et permit d'amorcer une forme de nouvelle vision bien en avant l'émergence de la néo-figuration. Il fit donc des adeptes  voire des suiveurs qui parfois reconnurent leur dette mais qui le plus souvent - et parce qu'ils n'étaient que des porteurs d'eau de celui qui représentait un échappé solitaire - furent soumis à de spectaculaires trous de mémoire. Le peloton l'a rejoint, mais le peintre d'origine polonaise, conserve son tour d'avance, car bien avant ses poursuivants il a compris, qu'à force d'art "conceptuel", qu' à force aussi de biaiser et de revenir à Duchamp, ce qui tuait la peinture était l'idée. Certes la peinture ne doit pas manquer d'idées. Au contraire même : une peinture "idiote" n'a jamais arrangé les
choses et Proweller n'en a jamais manquée. Mais il a fait mieux : il a su choisir la bonne, non dans le but de conceptualiser sa peinture mais de trouver celle qui pouvait à la fois soulever l'inanité du monde et réveiller la peinture ambiante. L'artiste a compris que la peinture ne doit être ni d'idées (ni propagande pour faire simple) ni que d'idée (par défaut d'imaginaire). Et à ce titre un seul tableau signé par l'auteur rappelle le moment le plus terrible de son existence : ce tableau (une commande) intitulé "Souvenir de l'occupant" est terrible mais il est le
seul qui directement retrace  l'événement. Proweller savait en effet que l'artiste  s'oppose au monde tel qu'il est (pour reprendre le titre de Salvat-Etchar) de façon indirecte par l'élaboration d'une nouvelle forme d'expression de la réalité en offrant une nouvelle modalité de perception.  
 
Mais là où tant d'artistes, au cours du XXème siècle, pratiquèrent de manière facile et infantile ( retourner le tableau peut sembler un acte iconoclaste mais n'en demeure bien vite qu'un moment farce) le peintre parisien d'adoption a préféré offrir face au contrat que la peinture entretient avec la représentation d'autres coups de canif qu'un coup mécanique. On ne se débarrasse pas aussi facilement en effet de la peinture : cosa mentale son cadavre bouge donc forcément toujours un peu. Face à la manière confortable d'évacuer la question centrale de la peinture, Proweller a préféré lui faire face en se confrontant à la toile et à la matière qui la recouvre (huiles puis vinyle dans ses derniers travaux).D'où l'intensité de sa peinture qui contraste aujourd'hui encore avec tant de mièvreries dites postmodernes.
 
A  ceux dont l'objectif demeure l'interdiction à la peinture de s'accomplir, l'artiste offre le plus cinglant démenti. Pour lui la peinture est un langage qui ne refuse pas la tradition mais s'en pour autant s'y figer. Certains lui reprochent d'ailleurs que sa figuration ne soit pas suffisamment "figurative" et préfèrerait que ses toiles soient
soulevées par ce qu'on pourrait appeler un effet de récit. Mais Proweller s'y refuse. Car s'il s'agit pour lui de revisiter son art, son acte de peintre tient une autre trajectoire : à son époque sa peinture fut la dernière étape, celle dans laquelle quelque chose avançait à travers les formes et couleurs, à travers leur matière. Loin de toute régression et avant de se "lâcher" comme il le faisait devant sa toile, le peintre était occupé à tout un travail de "cerveau" au sein d'une stratégie à la fois consciente et inconsciente où tout commençait, où tout se mettait en
place. Le geste était là, même si un tel peintre possède la politesse de ne pas nous l'imposer : en effet ce n'est pas - n'en déplaise à beaucoup - le geste qui compte mais ce qu'il est capable de produire. Privélégiant
une approche simple mais qui est aussi une sorte d'état expérimental, on comprend par l'état final de ses oeuvres combien les mécaniques et procédures se perdent en chemin afin de donner à voir  sa propre
recomposition du monde : un monde précieux; fin, rare dont l'artiste est le modeleur. La forme "collante" de la peinture joue ainsi de relâchements, de rétentions et de tensions qui donne à une telle oeuvre son profil particulier. Proweller reste ainsi un grand technicien mais pas un mécanicien de l'art : ses lignes comme ses couleurs lui servent à jouer contre l'excès, à accepter de ne pas l'outrepasser. Car dans l'excès il y a plus que de l'excessif : de l'excédent qui ne sert à rien sinon à saturer. C'est ainsi que sa peinture change le monde (et ne se contente pas de lui donner le change). Elle n'a rien d'un spectacle en elle-même. Elle fait beaucoup mieux que cela.
 
Un tel artiste reste un des rares qui estime possible , par son travail, une peinture qui se préoccupe de sa forme et de sa mise en oeuvre. Et pour lui cette préoccupation rejoint celle de nos propres positions dans une réalité ". C'est pourquoi jusqu'au bout Proweller reste persuadé que la peinture est une histoire de formes inassumables qu'il faut pourtant assumer. C'est bien pourquoi cherchant toujours à se demander si elle est légitime il a toujours cherché à y répondre de manière aussi dramatique que jouissive par l'entrée en matière de la matière elle-même. De la triple contrainte : celle de la toile elle-même (qui impose par chacun de ses formats une trame particulière), celle de la matière et de ses pigments et enfin celle d'une nécessité " interne " de l'artiste, " modeleur " inconscient - ce qui n 'induit pas un manque de conscience ) mais modeleur tout de même, Proweller donne SA réponse à la peinture, c'est prouver (en acte) qu'elle a quelque chose d'intéressant à montrer.
L'artiste a remis son temps (et ceux qui lui succèdent) dans la nécessaire croyance à la peinture, une croyance qui pulvérise une certaine continuité du discours sur la peinture qui voudrait faire croire qu'elle ne peut pas
continuer, qu'elle devient imperceptible ou qu'elle n'existe plus. Ignorer la peinture c'est en effet risquer de la voir resurgir où on ne l'attendait pas : dans un espace laqué par Proweller qui semble la dénoncer mais qui se remet à la faire fonctionner.
 
 
Tandis que depuis Duchamp et Malévitch la peinture donnait si souvent l'impression de ne plus avancer mais de tourner en rond ( car trop d'artistes se contentaient de répéter leurs gestes, de recopier leurs "idées" ) soudain il existait là une nouvelle peinture figurative auquel l'artiste donna une ambition. Ni adorateur d'une peinture qu'on pourrait appeler romanesque ou d'une peinture qui ne raconte rien qu'elle même son oeuvre s'écarte de tout malentendu de représentation. Avec lui la peinture croit en elle mais pas seulement parce qu'elle s'interroge sur ce qu'elle est. Elle retrouve en conséquence une vigueur que l'on n'avait pas ressentie depuis longtemps et qui d'une certaine manière - et c'est le propre de ce qu'on appelle la nouvelle figuration - brouille les cartes
entre abstraction et réalisme (pour faire simple) par un nouveau fléchage que la peintre a initié. D'où, avec lui, la reprise d'une peinture-peinture qui marque de manière emblématique cette montée en puissance d'un art qui ne fonctionne plus en ronronnant sur les rythmes de marche triomphale ou macabre.
 
Cette capacité à reconsidérer l'essence même de l'art a été capitale même si elle n'a pas été saluée en son temps comme elle aurait dû l'être. D'où l'importance de l'exposition de la Villa Tamaris. Contre le simple retour
massif de l'illusion expressive, contre l'évènement en tant que symptôme, Proweller a développé une autre langue où apparaissent les horizons perdus de l'être - dans une quête, dans une perspective chère à Blanchot, où l'éloignement de l'apparence événementielle fait le jeu d'une autre proximité plus intéressante. Cette distanciation au factuel pourrait faire croire à une indifférence, à une forme de dandysme. Or il n'en est rien.
L'apparent désengagement du peintre est de fait un long et raisonné processus d'approfondissement de ce qu'il en est de la peinture et de son langage. Par elle et lui peuvent s'atteindre les choses  qui se cachent derrière le réel afin que ce dernier se mette à suinter à travers la matière et la lumière qu'elle provoque. C'est à ce prix que la peinture reste une machine infernale, une machine faite d'incertitude et d'ignorance. Certains appellent cela une perte . Pourquoi pas : mais il s'agit d'une perte agissante en un grand mouvement de retour de la peinture vers elle-même. Passeur clandestin en ses formes, le tableau chez Proweller  crée une étrange perception : la matière vit, on n'est plus dans un effet de trompe-l'oeil, de trompe la réalité ou de trompe la vie. Le figuré devient ce réel sur lequel le réel ne peut plus se plaquer. La peinture se constitue plus dans le sensible mais par le sensible, c'est d'ailleurs ainsi qu'elle peut trouver sa seule harmonie qui n'a rien (faut-il le préciser ?) d'imitative.
 
 Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.