Artistes de référence

Markus Raetz


Markus Raetz

Né en 1951 à Berne en Suisse. Markus Raetz vit et travaille toujours en suisse.

Métamorphose II (1992)


Markus Raetz
de Gilbert Lascault

Markus Raetz, dont le travail a commencé vers 1968 au moment de l'art conceptuel et du Land Art, est un artiste polyvalent, â la fois peintre, sculpteur, photographe, poète et plasticien. Son intérêt pour l'anamorphose a fait naître des dispositifs invitant le spectateur â se mettre en mouvement, â interroger sa perception et réfléchir sur la construction de l'oeuvre. Ses sculptures éveillent ainsi la curiosité du spectateur, amené â approcher l'oeuvre de près, pour en comprendre la technique, puis à prendre du recul, pour en saisir pleinement le sens. Son travail, déclinant les principes binaires d'ombre et de lumière, de forme et de contour, de net et de flou, surprend toujours et ouvre une réflexion sur le statut et l'essence de l'image.

» disponible chez Amazon

Raetz : vers un nouveau cinétisme.
"Rien n'est plus brillant que la lumière".

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

ZEEMANNSBLIK (le regard du marin)

Depuis toujours, l’artiste Suisse Markus Raetz cherche à interroger la perception que l'on a du réel. Par le biais de métamorphoses, distorsions et d'anamorphoses, dans ses photographies il trompe les habitudes de notre regard et se fait le magicien de l'illusion. Toujours prêt à expérimenter différentes techniques de la photographie (jusqu’aux polaroïds ou aux photomatons) ils captent les formes que l'on croit reconnaître et qui nous semblent familières (comme les photographies d'Elvis, de Marilyn ou de Pin-ups,), mais, au sein de ses stratégies, elles se dérobent selon le point de vue du spectateur. Quant à ses sculptures, assemblages de matériaux divers, elles ne se livrent que sous un angle précis afin de mêler intuition sensible et procédés d'optique où se jouent de la fiction du regard, fiction du reflet dans un miroir.

Né en 1941 à Berne, après une formation à l'école normale, il se consacre dés 1963 à ses recherches artistiques. Il vit et travaille en Suisse, ses oeuvres sont exposées dans des grandes villes européennes comme Lisbonne, Paris (à la galerie Farideh Cadot Londres ou Berlin et aux Etats-Unis, à San Francisco, Chicago, New York. Il commença son travail dans les années 60 et 70, années pendant lesquelles il réalise dessins, collages et installation de petits objets. Markus Raetz transforme des portraits et des corps en statuettes réalisées à partir de carton ondulé, puis à partir des années 80 il travaille sur le thème de la métamorphose et affirme que "nous ne voyons jamais le réel qu'à travers des distorsions, des fragments, des métamorphoses". De plus en plus il est happé par le médium photographique. A son propos il déclare
: "La photographie ne cesse de me poser des questions. Elle est l'enregistrement d'une situation, mais elle est bien plus que cela. Elle entretient un rapport étroit avec ma sculpture qui ne se comprend que par la mise en jeu de la différence des points de vue et l'emploi de la réalité spectaculaire."

Il considère toujours ses expositions comme de grandes installations qui lui permettent de mettre en évidence divers aspects de son travail en confrontant des périodes et des techniques différentes. Par exemple en investissant un lieu dédié à la photographie il fait découvrir l'alchimie de son travail, car pour lui la photographie tout en lui offrant l'occasion de poser les problèmes fondamentaux de la représentation n’est qu’un instrument de travail essentiel avec lequel fixer l'éphémère et développer des idées en s'appuyant sur les étapes antérieures enregistrées, par exemple, par un polaroïd.

Une de ses œuvres emblématiques est Zeemannsblik, de 1987. Il s'agit d'une plaque de zinc ondulée pour marquer une ligne d’horizon, non peinte, qui selon la lumière, la distance renvoie des effets de paysages très différents. Mais l’artiste s’intéresse aussi aux relations entre l'image mobile, immobile par exemple au moyen de 1525 dessins de visages qui tourne sur une roue qui pour donner naissance à un dessin animé (Eben – 1971). Drehungen (1982) est une autre œuvre majeure de l’artiste
: 16 photographies noir et blanc suggèrent le mouvement d’une têt présentée dans un espace spécialement construit pour ce travail. Elle est précédée par une série de figures modelées en terre et fixées par un polaroïd.

On voit ainsi qu’il utilise les polaroïds comme documents qui permettent de fixer un moment d’une recherche. Ils permettent aussi d’élaborer les séquences de son travail. L’artiste suisse apporte également une contribution significative à l’exploration du fixe et de l’animé, plaçant le spectateur dans la position de l’observateur, du voyeur, du découvreur. Il suffit parfois de trois branches d’arbres, idéalement disposées, celle du milieu se fendant en deux dessinant ainsi un triangle, pour former de belles courbes féminines (Eva, 1970). Le buste d’une charmante jeune fille au cou de cygne se transforme en l’espace de quelques pas en solide colonne phallique (Brustbild). Quelques feuilles d’Eucalyptus, comme des larmes, vues d’un point unique, forme un visage lorsque le vent et les courants d’air ne viennent le déformer (Köpfe1993). Formant, déformant, transformant, Markus Raetz métamorphose le monde au sein d’une réflexion sur le « devant-être » des choses mais aussi sur le moment si important de l’entre-deux pendant lequel une forme n’a pas encore les qualités qu’on attend d’elle.

Des indices, par-ci et par-là, apparaissent, faisant apparaître l’objet ou son opposé. Et l’artiste aime démontrer qu’une forme peut contenir son contraire. Sont donc mis à jour le pour et le contre, le tout et le rien où la finalité n’est rien par rapport à ce va-et-vient entre deux états opposés. Parfois, en effectuant quelques pas, ou parfois par le reflet d’un miroir, une tête se renverse, le verre devient bouteille et s’inverse à nouveau si l’on continue de tourner autour de l’œuvre. À ce jeu-là, la silhouette au chapeau si célèbre de Joseph Beuys se transforme en lièvre (Metamorphose II, 1992) et évoque une performance célèbre de l’artiste allemand. Surgit de la sorte un véritable discours sur l’art. Et regarder les choses se défaire et se reconstruire, revient à vivre le moment de l’indécision qui en définitive retient notre attention en faisant parler autrement le quotidien en ce qui devient un passage obligé, une aventure.

Le croquis et l’esquisse dans une telle création demeurent importants.
Ils témoignent des recherches et de la méticulosité du bernois, car ils deviennent une école de l’art de regarder, une étude sur l’observation, où ce sont précisément les motifs quotidiens et évidents qui, ne détournant pas l’attention de l’objet en tant que tel, renforcent encore, par leur caractère anodin, l’attention accordée à l’essentiel.
Prendre en compte l’univers de Raetz revient à s’intéresser à l’aspect rétinien et à la manière de regarder. C’est aussi voir les objets apparaître et participer aussi bien à la naissance qu’à l’évaporation des formes, pour comprendre que l’intérêt de ne se situe pas là. En effet les mutations intermédiaires visibles et imaginées sont aussi importantes que les situations initiales et finales élaborées. La dynamique décisive de ce type d’art s’inscrit effectivement entre les différentes extrêmes du visible, entre la figuration reconnaissable et définissable et sa dissolution en formes abstraites. Nous n’évoluons plus dans l’univers de la certitude, mais dans le domaine du possible entre le très peu ou le rien au sein d’une nouvelle approche de l’art cinétique.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.