Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Liu Xiaodong


Liu Xiaodong

Né en 1936 dans la province du Liaoning. Etudes à l'Académie centrale des Beaux Arts de Pékin. Vit et travaille à Pékin.

 

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C'est son formidable dynamisme qui caractérise l'art contemporain chinois et aussi sa jeunesse, son énergie, sa vitalité, son humour. Cette scène peu et mal connue, Michel Nuridsany nous la fait découvrir dans des textes alertes et complices, informés aux meilleures sources : les artistes eux-mêmes. La Chine, il y va depuis 1996, visitant les ateliers, fréquentant les artistes dont beaucoup sont devenus des amis, assistant aux biennales et aux évènements les plus considérables de ces dernières années, spectateur privilégié des transformations qui ont propulsé cet art au premier rang sur la scène internationale. En parfait accord, Marc Domage a photographié les œuvres, les artistes, mais aussi les ateliers, les appartements, (environnement les vernissages, les galeries, les musées, les rues, les gens. Bref, voici la scène artistique chinoise comme si vous y étiez. Vous découvrirez ici l'effervescence de la fin des années 1970 avec le groupe des Étoiles, le Pop Politique et Cynique des années 1980 et 1990, le Gaudy Art et l'émergence ironique et heureuse de la toute jeune génération qui s'exprime à travers la performance, la vidéo et les jeux vidéo. En 30 artistes, 30 ans d'art contemporain chinois.

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Liu Xiaodong : le dehors et le dedans.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Liu Xiaodong - Vue partielle des
"Nouveaux émigrés du barrage des Trois-Gorges"

Considéré comme un des membres du mouvement des réalistes cyniques, héritier d'une peinture réaliste-socialiste dont il a altéré la signification, Liu Xiadong est reconnu pour ses descriptions de l'aliénation et de la discorde sociale. Peignant des gens du peuple et des scènes quotidiennes de la vie, apparemment anodines, il leur confère de manière imperceptible un caractère surnaturel, extra-ordinaire. Marié à une autre peintre néo-réaliste, Yu Hong, il décrit les changements sociaux en Chine comme dans Fumeur (2000). Il est d’ailleurs le peintre le plus prisé à l’étranger. En 2006 une de ses œuvres le tableau monumental de Liu Xiaodong intitulé "Nouveaux émigrés du barrage des Trois-Gorges" a atteint le prix record de 2,6 millions de dollars, record absolu d’une vente d’un tableau chinois. Cette enchère est d'autant plus remarquable que cette œuvre où se lit toute la détresse des hommes et des femmes victimes des plans économiques du pouvoir a été achetée par un entrepreneur chinois… Mais n’est-ce pas là le malentendu perpétuel entre art et pouvoir. Le problème est vieux comme le monde même si le XXème siècle occidental a tenté de la résoudre…

Installé dans la province de Qinghai, au Tibet, Liu Xiaodong veut observer la conquête industrielle de cette région par la Chine.  Comme Cao Fei, il mêle la réalité documentaire et un imaginaire fantastique pour créer des images qui apportent un éclairage nouveau sur les réalités sociales.  En 2005  il a élaboré  une série de peintures consacrée aux ouvriers qui détruisaient les immeubles d’une zone prochainement immergée sous les flots. Il réunissait ses hommes autour d’une sorte de grand matelas, il disposait les uns, les autres, avec cette idée de les réunir, de leur faire comme un nid.  Ce que montre Liu Xiaodong des corps de ces ouvriers, semble réinventer avec  eux les canons de la beauté classique. Avant, l’artiste s’intéressait surtout aux relations des gens entre eux, d’un individu à un autre mais  peu à peu il saisit cette idée d’une beauté naturelle des êtres sur laquelle il  travaille de plus en plus au moment d’ailleurs où dans son œuvre les femmes  deviennent le miroir opposé des hommes dans la structure des toiles et les jeux extérieurs et intérieurs, couleurs sombres et claires  et cela dans une interrogation des modèles masculins et féminins dans la culture chinoise du double et des opposés. Mais ce qu’il faut retenir c’est bien le  côté physique de la rivière, des choses dans cette œuvre majeure dans laquelle il y a toujours un basculement subtil où l’on ne sait jamais si ce que l’on voit est « vrai » ou onirique. Il y a souvent ce côté surréaliste chez ce peintre comme dans certains de ses confrères. Cependant et sans que le décor soit secondaire ce qui compte chez Liu Xiadong reste les êtres humains. Ils sont toujours plus importants. L’artiste veut toujours donner la dignité à l’être sans pour autant le montrer en situation de travail ou de difficulté. C’est aussi une manière détournée de tracer la ligne temporelle dans la vie. Elle conduit quelque part, et même si l’on ne sait pas exactement où, c’est le trajet qui importe. C’est une idée très bouddhiste chère au peintre.

Dès lors si tout est politique, si toutes les scènes du quotidien et des toiles de l’artiste cachent en fait des informations politiques, cela est montré de manière ambiguë.  On ne sait pas par exemple si les ouvriers qu’il peint sont plus ou moins au chômage,  avec ou  sans domicile fixe d’où le sentiment prégnant d’un sentiment d’exil permanent qui habite ses toiles. Et des hommes qui détruisent les immeubles - détruisant par là même ce qu’ils avaient peut-être eux-mêmes construit sous le communisme – deviennent un portrait politique très ironique de la Chine. L’artiste rappelle qu’on construit une ville, on la détruit, tout cela dans un temps finalement très rapide à l’échelle d’une vie. Il y a cette vitesse très rapide du développement en Chine, trop rapide.  Les scènes peintes par l’artiste gardent une dimension symbolique évidente. Toute l’imagerie chinoise semble donc se concentrer dans cette oeuvre. La Chine traditionnelle avec les nuages, la pluie, la montagne des peintres, mais aussi la Chine communiste qui s’effondre, et la Chine libérale qui s’érige. Il y a la beauté naturelle d’un côté et puis la beauté de la destruction de l’autre. Preuve que les deux systèmes, capitalisme ou libéralisme, produisent au fond les mêmes effets sur les petites gens, les pauvres.   Les deux situations représentent des dangers. Mais malgré ce danger permanent, il faut continuer à marcher, avancer et vivre. C’est ce que disent des œuvres relevant de l’imaginaire, du rêve, du surréalisme, qui arment de légèreté et d’humour l’art de Xiadong  avec sa fraîcheur nouvelle. Celui qui accepte  toutes les réalités de Chine garde en son travail le désir de transformation mais aussi de prise de distance et de recul. Mais ce qui l’intéresse davantage aujourd’hui, c’est le changement intérieur des gens, le changement à l’échelle individuelle. Sa peinture passe ainsi de l’extérieur à l’intérieur, à ce qui ne se voit pas forcément. Il s’agit toujours du destin des gens ordinaires, mais considérés en tant qu’individus.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.