Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Frida Kahlo

Frida Kahlo, une nature vivante
DVD

La vie enflammée de Frida Kahlo : son omni- présence déchirée sur ses toiles et sa relation tumultueuse avec le peintre Diego Rivera. Un portrait qui renonce à la parole pour la puissance évocatrice des images. Se gardant de la biographie , Paul Leduc entrelace les motifs de la vie et de l uvre de Frida : l accident qui détermina sa douloureuse trajectoire, handicap dont elle fit, par l autoportraitmultiplié, sa matière artistique.

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CRIME SANS CHATIMENT   : FRIDA KAHLO

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Self Portrait on the Border of Mexico and the USA
« Sans une très belle exposition il y a quelques années au musée Maillol de Paris nous en serions encore à nous contenter des récits relatant la vie agitée de l’artiste mexicaine  : l’accident de tramway, ses conflits avec Diego, les liaisons amoureuses avec les hommes et les femmes, la rencontre avec Trotsky, les engagements dans son pays plongé dans des révolutions et contre révolutions sanglantes » écrivait avec raison Jacques Henric (Art-Press, n°296). On aurait raté sans doute une œuvre exceptionnelle. Dans une figuration très particulière et non dénuée d’abstraction Frida Kahlo met le corps au centre de sa peinture. On sent sa voix qui sort de l'image, sa voix qui troue la peinture, la défait.  S’éprouve  l'émotion radicale (à la racine). Pour entrer dans l'obscur, dans les trous, les abîmes.  Rien semble ne pouvoir être sauvé. Juste le voyage pat la peinture, ses couleurs, ses agencements "naïfs". Juste ce passage jusqu'à l'épuisement des images donc du corps. De sa violence et parfois d’une forme d’humour qui n'en est  pas exclue.
Dans la violences des couleurs surgissent des abîmes, des clôtures. A savoir  ce que le corps refuse, qui lui est refusé. Une machinerie obscure, le parfum du sang, l'abîme en bordure.   Jusqu'au bout du voyage. Jusqu'au bout de la nuit où la peintre s’est engouffrée par transparence. L'essence du destin de tout un peuple est là avec le risque inconcevable qu’il court mais aussi avec sa dimension sublime. Il ;convient de se laisser aller à ce cheminement, à ce balisement d'étapes.  L'image enserre la vie  là où chez l’artiste existent toujours le chaos et la déchirure.  La peinture s’en empare.  Mais non comme d’un fétiche. Un lointain appelé. Et demeure ce qui résiste dans les formes et les couleurs.  Quelque chose de violent qui ne supporte pas d'arrêt, ne conçoit pas de terme. Un tracé, une trace.  L'extrême de l’Histoire. Où la lumière éclate. Noire. Tout ce qu'il peut y avoir et que la peinture retient.  
A chacun des gestes de l'artiste émergent des formes sans nom, des couleurs sans objets. Avec parfois le désir tragique de Frida Kalh de n'être plus elle. De n'être plus rien. Sinon cela : des formes, couleurs. Dans une sorte d'ivresse pour traverser le temps par l’instant de son art. Et ce parce que l'artiste vit : on sent en effet la vie affolante en elle. Elle invente une langue dont jusqu’à elle nous ignorions tout (du moins consciemment) mais que nous reconnaissons. Dès lors, ce dont son corps parle elle le met dans ses oeuvres. Et à partir de là, elle ne pratique aucune rupture : tout à la fois converge et part de là, du centre. Les courbes qui évident  et les couleurs qui remplissent. Taches et graphismes, mais rien d'obscène : pourtant tout parle du corps. De femme. D'elle. Comme un seul et immense autoportrait. sans rien de théâtral. Le trait sensible et la tache  profonde. Mais jamais de sentimentalisme - cela tuerait l'émotion. Que tout cela devienne à la fois un cri et un murmure. Que tout  ce qui dans chaque tableau sert de point de départ s'estompe.
La femme n'est plus danseuse ou esclave. Même si tout ce qu'elle montre semble pauvre et fait avec timidité. D'où cette simplicité - ce qui en art est le plus difficile. Il ne s'agit plus de penser à des formes de choses invisibles ou à des signes cabalistiques. Il s'agit du vivant, du primitif, du primitif le plus synthétique, le plus poussé à l'extrême. D'où cette poussée poétique, ce mouvement gyroscopique entre conscient et inconscient mais qui prouve, chez Frida Kahlo, la nécessité de méditer longuement et froidement les toiles avant de s'aventurer à leur "exécution".
Pour elle il ne faut ni abstraire, ni humaniser, ni imager. Il faut être plastique. - dans la plus grande obscurité.  Ce qui compte ce n'est  plus l'oeuvre mais ce qu'elle laisse entrevoir, par sa "violence",  sa sévérité, son humour, son intensité d'un sang-froid et d'une discipline absolues là où la technique ouvre à des possibilités infinies et a déjà éliminé les influences gratuites. C'est pour cela que sur la toile le sang gicle. Après le crime d'une tache à l'autre juste parfois les courbes, les courbure.  Dans tous les cas de figures jamais l'image, jamais l'aveu que les indices pour remonter des traces. Dire ce qui sépare. La force de la sensation, de l'envahissement. Il y a ce gouffre dans le corps. Que la peinture creuse encore. Il y a ce creux qui déborde et que  l'artiste  dénude et masque.
L’artiste est comme une entraîneuse. Elle  (ré)conforte.  Mais elle ne sauve rien.   Reste le débordement  où la vie trouve la force de vivre contre le peu qu'elle est.  Frida Kahlo sort totalement de la peinture pour mieux y entrer et franchir bien des lignes de démarcation. Écarts, ébranlements, confrontations de styles et de la langages sont là pour faire surgir la trace des constellations qui nous hantent. Ce fut pour l'artiste la seule justification de sacrifier à la peinture. Ce trop plein du corps et son vide. Tout ce qui ne peut se dire, qui ne peut que crisser. En son tapin picturale, la créatrice espéra le  scandale comme la seule fenêtre ouverte contre le chaos. Il est dans l’œuvre à portée de regard et de mains.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.

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