Artistes de référence
Jean DEPREZ

Jean DEPREZ

Artiste plasticien, Jean DEPREZ travaille dans son atelier situé à Rumilly en Haute Savoie.
Ses moyens d'expressions vont du dessin au pastel et à la sculpture. Ses oeuvres montrent sa quête infinie du "jouet idéal". Dans cette recherche obsédante
beaucoup de poésie et de sensibilité.....
Jean Desprez est également enseignant à l'école d'art d'Annecy.
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Jean Deprez - prototype 2008

La Robertsau
40 Avenue Gantin - 74150 RUMILLY - France
" Mixeur d'art contemporain "

 


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JEAN DEPREZ

ABSENCES :
DECOUPES ET EMBOUTISSAGES DE JEAN DEPREZ
par Jean-Paul Gavard-Perret

Jean Deprez, Galerie du Larith, Chambéry, du 18 septembre au 15 novembre 2008.

La carlingue chez Jean Deprez est une surface mais c'est un gouffre aussi. Un gouffre peut être amer mais impeccable et surtout mathématiquement mesurable. Surgit une cavité géométrique qui renferme un vide, un vide qui peut être habité. C'est un lieu fermé à perte de vue qui tient à la fois du vestige et de la science-fiction. On y échappe au présent. C'est le lieu de l'intime le plus étranger qui soit dans lequel la recherche plastique de l'artiste se manifeste par  le travail de la découpe et de l'emboutissage avant le polissage final. Apparaît le plus souvent une surface oblongue et ventrue sans percée. Elle ne s'oriente pas forcément vers la présence mais vers l'absence. Elle n'implique pas non plus une description du visible mais un travail visuel de la mémoire et de l'anticipation.

A la limite il n'existe pas d'objet mais des formes découpées, embouties qui produisent une transparence opaque. Carlingues, carrosseries permettent de pénétrer une sorte de déréliction architecturale afin de produire un trouble. Car de telles maquettes - en dépit de leurs références - ne témoignent que d'elles-mêmes. Leur pourquoi reste entier. Elles nous regardent intimement parce que nulle part ailleurs elles ne se voient. Ne reste que le travail du fer ou de l'acier comme inscription optique d'un profilage perdu ou à venir. La découpe et l'emboutissage deviennent ainsi les actes élémentaires : celui qui suggère le contour indiciaire d'une ombre à venir, d'un fantôme de ce qui n'a pas encore existé donc qui ne peut être mort.

La sculpture s'oriente alors vers l'appel à une sensation particulière au coeur même de la matière : celle d'une sorte de vacuité vibratile. Dans ce qu'elle représente d'apparemment concret chaque pièce reste - plus qu'un acte " gratuit " - l'appel à une abstraction qui nous tire vers un effet de transparence et de disparition par l'intermédiaire paradoxale du matériau le plus dur et résistant. C'est bien là toute la magie des constructions de Jean Deprez. Au sein de ses étranges maquettes, une présence interroge l'absence. Pas question pourtant de résilience, cette serpillière du bien penser officiel. L'objet référent y est impliqué comme irrémédiablement absent.

Ce qui semble reconstitué ou reproduit n'est construit qu'à partir d'un travail d'inférence - travail abstrait en quelque sorte, logique, mathématique basé sur des fragments photographiques. Nous sommes soumis soudain dans la dimension visuelle d'un hors-lieu, d'un hors-champ, d'un hors objet.Tout, répétons le, joue ainsi entre une mémoire de l'objet et son anticipation. Dans cette insistance à créer de tels " profils " aux choses demeure l'insistance à dessiner leur disparition et à inventer leur apparition. La chose créée tout compte fait n'est qu'un travail psychique fruit d'un double mouvement : celui de la mémoire, celui de l'imagination.

Plus qu'une chose d'ailleurs, nous découvrons un événement : Deprez affirme par sa pratique : cela existe mais dans un monde étranger. Précisons alors la nature du travail cité plus haut : il s'agit de découpe, d'emboutissage psychiques : un trait tendu vers le Même, un trait tendu vers l'Autre.Il y a donc passage de la reconnaissance à l'étrangement au sein d'une telle transaction sculpturale qui se présente sans doute pare la bande (d'acier) comme un marché de dupes - image de celui que chaque jour nous vivons.

Mais n'y aurait-il pas alors quelque chose de plus ? Un cerclage, un pointage précis - mais précis pour ne pas être descriptif - de tourments ressentis face au monde, face à la fascination même de la superbe de sa technique ? Jean Deprez pense ainsi son modélisme, son modelage comme une abstraction essentielle au sein de laquelle la " réduction " est une chute et une Rédemption. Dans leurs couleurs plombées les machines réinventées, renversée deviennent un visage inquiétant du monde. Sous leur châsse elles appellent autant à la mort qu'à la survie. Bref elles restent le lieu privilégié de l'inquiétude.

Les pièces de l'immense musée du futur de l'artiste érigent ce que Poe nomma dans " La chute de la Maison Usher " " des fenêtres semblables à des yeux sans pensées ".L'oeuvre représente donc une sorte d'abstraction hypocondriaque, elle ne se réduit à un amenuisement d'échelle mais révèle par effet du surface la vision du gouffre de l'être. Il y a là par delà l'effet de réalité une image mentale, une image rêvé qui fait retour sur le réel pour l'interroger. Dès lors, face à de telles propositions plastiques se posent - à l'artiste comme à ceux qui contemplent son travail en effet de matière - les questions fondamentales parce que généalogiques : Que sommes-nous dans le temps ? Que nous a-t-on transmis ? Que laisserons-nous ?

Mais surtout l'artiste induit cette ultime question : " De quoi sommes nous orphelins ? ". Ses " jouets " le montre; le suggère sans donner de réponses même si les titres de ceux-ci ne sont pas innocents. Les uns comme les autres parlent de lui comme d'un enfant ou d'un artiste ou plutôt de l'un et l'autre ensemble. Chaque maquette si amoureusement retracées s'invente toute une construction qui met le temps à l'épreuve. Il y a aussi une relance généalogique du seuil vers la vie, du technique autant vers l'archaïque que vers le futur. La maquette n'émerge pas sans avoir fait l'épreuve de la disparition, elle continue son travail, peaufine ses lignes - parfaites épures - de temps enfant.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, J-P Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie (UFR Affaires internationales). Il a écrit une vingtaine de livres et collabore à plusieurs revues.