Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Jean-Yves Gardette (Edgart)


 

Edgart

gardette

Depuis l'année 1982 où il fut reçu aux Beaux-Arts de Saint Etienne, Edgart (Jean-Yves Gardette a connu beaucoup de succès et accumulé prix et récompenses. Paradoxalement ce peintre de talent reste méconnu des grands médias qu'il semble éviter avec beaucoup de soin.

"Passionné de dessin et de peinture, j'ai toujours éprouvé l'ardeur de dessiner et de peintre".

 


Jean-Yves Gardette (alias Edgart) : trains fantômes.

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

jean-yves_gardetteGardette est un as du maquillage. Ses mises en scènes frauduleuses ou plutôt ses mises en crise faussement innocentes de ses dessins et de ses tableaux créent le trouble et piège le regard. Ce qui semble vivre en harmonie s'y combat de manière perverse car l'artiste ébranle les assises même de la présence au monde par ses scénographies évolutives qui rappelle aussi bien l’expressionnisme allemand que le collage dadaïste. Contre le dénuement, l'artiste joue du kitsch et de l'emphase, une emphase donnée comme telle au sein d'un pseudo néo-réalisme manière Hollywood ou Cinecittà. Chez lui la discrétion reste euphémique. Joie et chagrin s'y côtoient dans une sorte d'acmé en stuc et strass de fin de monde et de crépuscule des dieux que n’aurait pas renié Visconti. La bouffonnerie accompagne ce Lear esthète si facétieux à ses heures. Mais la mélancolie n'est jamais loin. Toutefois l'artiste garde la politesse extrême de nous en dispenser. Et quand il a le blues c'est à ses ersatz de reines ou de vamps qu'il fait pousser des cris muets à défaut de leur faire verser des pleurs.

Sous des cieux frelatés et uniformément cris on voit croître des scènes délétères s’inonder de la clarté théâtrale qui les illumine. La mort est proche mais elle tenue à distance en une paradoxale nostalgie à la fois balbutiante et intense. Il y a là des retrouvailles avec le passé mais jamais afin de s’y sentir bien : il s’agit de se moquer des effets surannés derrière la splendeur affichée. La main dessine dans l’espace de faux effets de moires au milieu d’Otskichs ou de Mercedes improbable et de femmes à l’identique qui se prennent pour des fauves de merbre. Tout un univers défunt, calciné, insaisissable est détourné afin que de cette imagerie on ne saisisse que le vide. Tout se passe aussi comme si l’artiste nous disait « j’ai compris qu’il n’y aurait plus jamais d’images peintes ».

Jouant le jeu de la citation ou de l’adaptation Edgart distribue son imagerie d’Epinal ou ses blasons d’un temps de nostalgie-fiction. Ses stars sont si loin que ce ne sont plus seulement les mains qui ne peuvent les toucher mais l’amour qu’on devrait leur porter. C’est à peine si on peut distinguer une mèche de leurs cheveux pour nous souvenir de la couleur de ces derniers. L’artiste malgrè ses couleurs chaudes fait souffler le froid. Chaque oeuvre est une métonymie d’un monde dont on est quoiqu’on fasse séparé. Les voitures bien que belles semblent en carafe et les femmes fatiguées (ou mortes). Demeure à peine un frémissement dans les fibres de celles qui demeurent vivantes. Mais il est temps de les abandonner à leurs provinces lointaines. Le cœur ne bat plus pour elles que de manière minimale et quasi « décorative » dans un jeu où non seulement la nostalgie mais la séduction n’est plus ce qu’elle était.

Emerge une poétique du deuil qui n’est pas dénuée chez Edgart d’une résonance politique, dans la mesure où elle manifeste une dissidence radicale à l’égard d’une norme subreptice qui exerce sa coercition sur notre relation au réel. L’idéologie ambiante tend à inciter toute personne à regret du passé et à faire sécession du présent. Or l’artiste méprise cette attitude. Mais il la montre sous un angle inattendu tout en faisant sienne, par l’ironie qui sous-tend son iconographie, la célèbre assertion d’Adorno dans son Discours sur la poésie et la société : « Le poème exprime le rêve d’un monde où tout pourrait être différent ». Le créateur rend visible de manière biaisée sa colère. Il exprime la mutilation du réel par ce qui devient la métaphore de la métaphore faite pour nous défaire et nous permettre de succomber. A sa manière Edgart desserre l’étau d’absolue nostalgie donc d’absolue détresse qui pèse sur nous. Il offre à la vue sa convalescence dans ses toiles où personne ne dit mot, mais où les regards ne retiennent plus leurs agacements face aux voyeurs qui les contemplent. Ce n’est pas un sentiment de sympathie, d’attente ou d’appel qui les portent vers le eux mais l’exaspération. Les malheureux exhibés sont offensés d’être encore objet d’un désir : fantôme que fantômes ils ne comprennent pas qu’on ne les laisse pas en paix.

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.