Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Emporte-moi / Sweep me off my feet



DVD
Lignes, Formes, Couleurs
par Alain Jaubert

Une série documentaire pour comprendre l'histoire des techniques de la peinture par Alain Jaubert, auteur de Palettes. Mettant à profit toutes les possibilités offertes par les nouvelles technologies, la série Lignes formes couleurs revendique une approche encyclopédique de l'histoire des techniques de la peinture. Chacun des films de Marie-José et Alain Jaubert explore les plus grands chefs-d'oeuvre de la peinture sous des angles méconnus. L'occasion de regarder autrement de célèbres tableaux de maîtres analysés dans leurs moindres détails.

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COMMUNE MESURE : D’UNE HISTOIRE QUI FINIT MAL EN GENERAL…

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

EMPORTE MOI / SWEEP ME OFF MY FEET,  Mac/Val, Vitry, Du 7 mai au 5 septembre 2010

Il arrive qu’un effluve amoureux vienne souffler sur une exposition. C’est le cas de celle que propose le MAC/VAL de Vitry en collaboration avec le musée national des Beaux-Arts du Québec. L’objectif est ambitieux : actualiser et réinterpréter les figures du langage amoureux à travers les oeuvres d’une quarantaine d’artistes : photographies, vidéos, sculptures, installations, des années 60 à nos jours. Toutes – mais chacune à leur manière -  ont comme objets de prouver comment la force de l’amour s’exerce : de  l’enchantement jusqu’à anéantissement. Toutefois il faut se méfier. Les œuvres retenues sont perverses. Si elles rappellent la puissance du bouleversement amoureux et ses principes de causalité, si elles mettent en scènes ses comédies, ses réjouissances, ses tragédies etc. elles restent inquiétantes pour une autre raison.  Elles provoquent de l’émoi. Peter Feldmann, Douglas Gordon, Jesper Just, Janice Kerbel, Ange Leccia, Melanie Manchot, Ryan McGinley, Cécile Paris, Pierre & Gilles, Jana Sterbak, Jean-Luc Vilmouth (entre autres) réveillent du fantasme en nous faisant ressentir l’éclosion des sentiments, les turbulences d’histoires entre la découverte, la passion, la perte, l’absence. Les artistes cherchent donc à créer divers types de commotions et de chocs.

La traversée du miroir (souvent narcissique) de l’amour est radiographiée par des créateurs  qui ont un rapport particulier au langage plastique. Par celui-ci tout se passe. Les interpellations iconographiques montrent comment l’échange amoureux fonctionne selon divers registres et différents marchandages depuis cinquante ans. Ils montrent aussi la perception de l’autre, du différent : la femme ou l’homme - selon le « genre » de l’artiste -, les homosexualités. Toutefois l’exposition ne se veut en rien historique, sociologique ou « archiviste ». Elle garde une autre ambition. Elle met au premier plan divers types de corsetages ou d’explosions contre l’ignorance à une époque où pourtant elle redevient monnaie courante. Les artistes interprètent donc « de quoi il s’agit » lorsque l’amour est en jeu. Le sentiment complexe et polymorphe n’est donc pas seulement montrée en images mais en pensées, concepts ou affects jusqu’à émettre l’hypothèse d’« un nouvel amour » comme disait Rimbaud.

De la photo noir et blanc d'un homme pointant un arc tendu vers une femme retenant la flèche qui lui est destinée en allégorie (détournée) de Cupidon, à la représentation d'un Roméo et Juliette modernes enlacés dans la mort sous un drap blanc glacé ou un enchevêtrement d'os, de restes de fourrure et de givre glacé jusqu’au couple amoureux réalisé par Pierre et Gilles au milieu de nuages roses, de lapins, de coeurs, de fleurs la palette est large. Il faut avancer pas à pas, d’œuvres en œuvres afin de comprendre  ce plein à deux (ou à plus) qui ne finit pas par s’évider forcément dans le spasme. Ou du moins pas celui qu’on croit.

La main, la peau, les caresses attentives tout cela n'est que l'écorce de l'intime que Marina Abramovic & Ulay, Fiona Banner, Anne Brégeaut, Sophie Calle, Lygia Clark , Felix Gonzalez-Torres explorent et habillent forcément de nudité. Montrer l’amour implique en conséquence diverses stratégies plastiques. Car afficher l’amour n'est pas seulement exhiber l’éros. C'est tout autant faire ressentir son vide. Bref dans une telle exposition l’amour ne se fait pas, c'est le langage qui fait l'amour en ses jeux pour faire sourdre peurs, meurtrissures, luxuriances, dépendances.

Montrer l'amour revient à montrer comment on butte sur le corps à travers le temps et les genres. Les artistes ne sont donc pas convoqués pour dédier des grâces. Pas plus pour sortir de la souffrance de l'affect. Ici les draps ne sont pas forcément ouverts ou beaux. Les bas ne se déroulent pas forcément sur des jambes galbées. Au plus profond du soir la coque du scarabée éclate. Et l'être est soumis à divers passages « à tabac ».  Il y a les axés et aussi les missfits des deux côtés de l'atlantique. Il y a l’émotion des corps. Qu’ils se laissent glisser - ou non. Mais paradoxalement les corps sont frappés de ressemblance au sein même de la divergence des langues. Elles ne se contentent pas d'imaginer le désir comme un acte absolu.

La vie se dresse dans des oeuvres qui ne creusent pas seulement un lit d’Eden par leurs caresses. C'est même tout le contraire. Parfois une lumière découpe les traces de ce qui n'a pas de nom mais qu'on s'oblige à appeler d'un mot qui ne lui convient pas. La plupart des artistes ne cessent ainsi de ramener à la fameuse phrase de Lacan : "L'amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas".  D'où l'importance d'une exposition qui accorde un « volume » pour que l'espace de l'amour soit plus complexe que son temps toujours compté (ou presque). 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.