Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

El Greco

Mirondella,  
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Pourquoi ces chefs-d'oeuvre
sont-ils des chefs-d'oeuvre ?

de Alexandra Favre et Jean-Pierre Winter

Pourquoi Guernica de Picasso et La Laitière de Vermeer sont-ils célèbres au point d'être immédiatement identifiables par tous ? Outre leur valeur artistique, de nombreux facteurs jouent dans la popularité des chefs-d'oeuvre de l'art occidental. Au-delà de l'histoire et des faitsc ce sont aussi des chefs-d'oeuvre parce qu'ils exercent sur nous une fascination inconsciente.

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Le musée invisible. Les chefs-d'oeuvre volés.
de Nathaniel Herzberg

C'est le plus grand musée du monde, sans doute le plus riche aussi. Pourtant, personne ne peut en admirer les trésors. Les oeuvres qui forment son exceptionnelle collection ont toutes été volées, et jamais retrouvées.

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ET SI LE  XIX ème SIECLE AVAIT EU RAISON ?

par Jean-Paul Gavard-Perret

El Greco« El Greco, Domenikos Theotokopoulos, 1900 », Bozar, Bruxelles, jusqu’ai 9 mai.

 

Le Greco - de son vrai nom Domenikos Theotokopoulos - fut consacré comme un des phares artistiques de la peinture par le XXème siècle. C’est pourquoi le titre de l’exposition du Bozar n’est pas anodin. 1900 marque l’avènement d’un peintre ignoré (à quelque exception près) par le XIXème siècle.  Il est vrai que le peintre après avoir vécu à Venise et à Rome et qui fit de Tolède sa « Factory » eut de quoi séduire le XXème siècle avide de plus de pensée que d’émotion  en art et de plus d’émotions que de pensée (pour son malheur) en politique. D’où bien des malentendus picturaux et quelques tragédies guerrières et génocidaires. Il est d’ailleurs intéressant de souligner que Le Greco futt d’abord redécouvert par les philosophes. Ce n’est que plus tard que les peintres dont Picasso - qui s’en inspira tout en détournant sa piété en la secouant d’un grand rire - virent en lui un maître.

On ne prête sans doute qu’aux riches. Le Greco le fut et fit tout pour le rester. D’où sa reconnaissance des plus logiques au XXème siècle. Ce siècle aima trop les peintres d’esprit, les peintres intelligents. Il oublia que la peinture était avant tout un exercice « lent et perpétuel d’imbécillité » (Novarina). La peinture ne se pense pas. Elle n’avance qu’en se faisant, qu’en de découvrant. Or l’Espagne aimait (à l’exception de Goya) comme le XXème siècle occidental les peintres d’idées. Dans la très chrétienne Espagne du XVIIème siècle l’artiste né en Crète fut donc comme un poisson dans l’eau bénite.  Au service de l’Eglise et du roi il sut donner à la forme picturale une exacte adéquation au fond religieux soucieux d’abstraire le réel pour le porter vers les merveilleux nuages. Le peintre donna des formes oblongues à des visages. Soudain et physiologiquement ils devinrent parfait pour suggérer l’élévation spirituelle. Ses visages (comme celui par exemple de son Saint Jean l’Evangéliste) sont autant de fusées intergalactiques prêtes à rentrer en orbite divine. Il n’est d’ailleurs pas jusqu’aux personnages de « Star War » à rappeler le style inventif du maître de Tolède. Toutefois plus qu’intérieur et sombre l’univers de l’artiste reste froid et étrangement distancié.

Mais il y a plus. Le Greco est un Warhol avant la lettre. Il a fait de son atelier espagnol une ruche capable de produire de manière aussi répétitive que productive des œuvres à la louche. Entouré d’une armée de petites mains masculines l’artiste a inventé un procédé de copies à la chaîne qu’on retrouve non seulement chez le peintre américain de New-York hier mais aussi aujourd’hui dans les ateliers de copistes chinois. Des motifs récurrents (l’Enfant Jésus ceint d’un drap blanc) devinrent des éléments qui connurent un grand succès dans la très catholique Espagne. L’artiste sut y cacher son homosexualité de manière délicieusement perverse. L’indifférence des mâles pour certains maternités et féminités y est patente...  Et si Le Greco s’est libéré des carcans de la représentation il ne s’agissait là que d’un artifice habile afin de pouvoir offrir un style facilement identifiable. Il eut toutefois le mérite de dégager la peinture d’un certain réalisme au profit d’une vision immatérielle de la représentation. Et son « Annonciation » possède un côté des plus surréalistes...

Picasso est de ceux qui l’ont compris. Il a su jouer et déjouer les pièges et les leurres de cette peinture pieuse et le « désastre » qu’elle cache. Chez Le Greco la question de l’identité butte toujours sur la question du sacré et celle de l’image qu’on s’en fait. L’artiste s’est bien gardé toutefois d’insister sur cet écart. A l’inverse il en a rajouté une couche en ajustant une forme des plus spiritualiste à un fond de même acabit. La peinture ne pouvant être que le « bien », l’artiste s’est gardé de brouiller les cartes. Il les a battues autrement pour ouvrir la peinture religieuse à un nouveau jeu. D’où tous ces personnages passifs qui abdiquent face à Dieu afin de mieux afficher son pouvoir. Comme le dit Arrabal « Dieu fait son œuvre pour que Greco fasse la sienne en tant qu’autre que Dieu ». L’auteur et peintre lui-même a d’ailleurs largement puisé chez l’hagiographe chrétien pour en détourner le substrat et « ironiser » la répulsion du XIXème siècle envers son grand ancien.

Si pour ce siècle le Greco engendre une réaction de recul, pour le XXème il en va autrement. Loin de la répulsion romantique et réaliste, il s’ouvre à son attraction. Il est vrai que la béatitude exaltante de n’être plus rien surgie de certaines scènes du peintre interpellaient l’époque où  Dieu se mourrait. Penseurs et artistes ont donc succombé avec exaltation aux propositions extatiques et anéantissantes du Greco. L’exposition du Bozar offre la possibilité de se confronter à la peinture de l’artiste crétois et à sa sainteté. L’objet n’est pas de caviarder et encore moins de nier l’importance du peintre mais de la resituer de manière plus raisonnée. D’ailleurs plus on essayerait de s’abstraire du peintre plus il reviendrait en force par une sorte de retour du refoulé. Le Greco fonde en effet ce que et ce dont nous sommes sous la précaire “assurance” qui nous habite. Toutefois il convient de comprendre la limite d’une telle peinture conceptuelle » avant la lettre et de voir ce qui dans l’œuvre nie autant qu’appelle.

L’élévation picturale reste selon Danielle Mémoire “avoir raison de dieu et essayer d’atteindre son fond”. Mais cette notion de « fond » pose trois problèmes centraux de la peinture du Greco. De quel fond s’agit-il ?  De quelle existence parle le peintre ?  Quelle est donc cette “identité fondamentale de réversibilité” (Danielle Mémoire) que propose le « très » (trop ?) chrétien  Crétois ?  Si dans ses œuvres le peintre ne s’est jamais tu, il s’est toujours caché. Il a fait prendre des vessies pour des lanternes. Il les a multipliées à dessein. En ce sens il a fait avancer la peinture. Elle possède le mérite de laisser pressentir autre chose que ce qu’elle montre dans ses pleurements sans larmes. Toutefois  on peut rester circonspect quant à la force de l’oeuvre lorsqu’on la compare aux deux autres grands d’Espagne Goya et Velasquez. Chez eux se brasse un  réservoir de symptômes grossissants. Chez Le Greco surgit  juste  une suite de cas capables d'illustrer des typologies névrotiques, psychotiques induites par la croyance. La production picturale du Greco représente donc un substitut à la satisfaction instinctive à laquelle il faut renoncer dans la vie réelle.  Ajoutons que tout comme Warhol Le Greco est semblable au névropathe retiré loin de la réalité décevante. Il s’est construit une forteresse grouillante pour habiter un monde imaginaire. La prime à la séduction que porte en elle son œuvre reste toutefois moins puissante que le XXème siècle dans son ensemble l’a affirmé.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.