Artistes de référence

Christian Dotremont


Christian Dotremont est mort en 1979. Né en 1922 en Belgique, il fut avec Asger Jorn et Karel Appel l’un des fondateurs du groupe d’artistes COBRA. Il se rendit célèbre comme créateur des fameux « logogrammes », textes dessinés « dans une intime interaction spontanée de l’imagination verbale et du bouleversement graphique de l’alphabet ». Pierre Alechinsky, qui fut son ami et un participant du groupe COBRA, a écrit un important portrait inédit de cet artiste inclassable, fécond et totalement original. Outre un choix de ses oeuvres, l’ouvrage propose des documents introuvables, et notamment les bouleversantes photographies prises par Alechinsky de Christian Dotremont, dans la pension de vieillards où ce dernier s’enferma volontairement les dix dernières années de sa vie. « J’écris pour voir » s’inscrit dans la collection des Cahiers dessinés comme une première approche des rapports complexes entre l’écriture et le dessin. Ce livre sera présenté dans plusieurs musées, en Belgique, en France, en Suisse et au Québec où il servira de catalogue officiel. Les oeuvres poétiques complètes de Christian Dotremont ont été publiées en 1998 au Mercure de France, préfacées par Yves Bonnefoy. » disponible chez Amazon


Christian Dotrement : les blancs en neige ou les suites glaciales

par Jean-Paul Gavard-Perret

« Christian Dotremont, « 68 ° 37’ latitude nord », Editions Didier Devillez, Bruxelles

C. Dotremont -Dessin lapon
Si de la chute de quelques pommes, Newton déduisit la théorie de l’attraction terrestre, si des mêmes pommes, Cézanne déduisit la possibilité de faire apparaître la peinture et non ce qu’elle peint, Christian Dotremont  inventa  aussi une autre façon de voir, de lire et de mettre en équation scripturales et plastiques le monde.  L’auteur et  artiste  dès le débit des années 1950 constata  publiquement  que son écriture exhibait un aspect physique . Un peu plus tard, en 1962,  il fait coïncider le geste de l’écriture avec la fulgurance du texte improvisé :  ce sont ses premiers logogrammes. Suivra une série d’expérimentations dont il a dressé le bilan dans un texte objectif de 1968 et que  Devillez réimprima e 2006  dans sa version corrigée de l’automne 1977 et dont voici le début qui témoigne de l’originalité de leur auteur :
« dans ma chambre, ou pour mieux dire : dans ma carrée, la carrée étant le châssis d’un lit et valant deux rondes de musique, dans ma carrée pour la charade, la charade, une chienne criait la nuit, à chanter charade, une baie pour mon navire, à bourlinguer de caresses, de reines-claudes à croquer, dans sa carène (qui n’est certes pas de la laideur lâchée par François), de reines-claudes à croquer dans sa carène de Copenhague au noyau qui craque de joie jusqu’à la crique, dans le cirque noyé de ma carrée de plus en plus variable de notre géométrie, à force d’intimité dans son arène, sous les applaudissements de notre propre acharnement, la carène étant d’ailleurs de toute façon les œuvres vives des embarcations débordées, les œuvres embardées, l’ouvrage vivace, jusqu’au fin fond du feu, au formidable cœur battant de la terre, aérienne de rus, rivières, fleurs, diamants, fleuves, fruits et ors, dans notre géographie de plus en plus variable, la géologie d’elle, Gloria, et moi, Logogus, de sorcière de ciel en strige d’enfer, en fée, de stress en strophe, en trophée de strates de trop peu et trop, après les absences où nous étions tombés en nostalgie, vient de neuf l’aéronef nu dans les hautes profondeurs de nos houles, après le strip-tease que nous déroulions de nos souvenirs »
Le logogramme qui forme le corps de ce livre court sur la page dans l’espace des printemps et été de cette année là. Mais lassé du travail dans le minuscule atelier de Pluie de Roses, lassé  des exercices, des tâtonnements dans l’espace carré  Dotremont dériva vers d’autres expérimentations de plasticiens. Comme Pablo Picasso qui « dessine les lettres d’un manuscrit » ou de poètes, comme Paul Éluard qui « écrivent des sortes de dessins »  (on songe aussi aux calligrammes de Guillaume Apollinaire ) amènent ainsi Dotremont à concevoir une forme de calligraphie où les tracés se libèrent des contraintes du signifiant, qui vire résolument en direction du pur dessin et jusqu’à l’effacement programmé puisqu’il s’agit alors de manifestations de neige et de glace.

Rêvant d’une exposition improbable qui aurait du se tenir dans un village de Laponie finlandaise nommé Ivalo, Dotremont la vit capoter faute de subsides.  Le frère de l’artiste exhume aujourd’hui ce qui aurait dû devenir le catalogue de l’exposition. Le créateur prépara avec amour et avec  une  spécificité propre : celui de s’adresser non au public éventuel mais aux Lapons eux-mêmes. En une quinzaine de chapitres le livre décrit le périple dans un pays que Dotremont voit comme « une immense papeterie avec quelques signes noirs ». Richement illustré mais mal légendé ce livre permet de découvrir ces logogrammes paradoxaux et expérimentaux qui finissent par une écriture blanche sur fond blanc en intimité géographique et respect pour le lieu choisi et ceux qui l’habitent. Le résultat est à la fois une sorte de « pastiche » des graphies orientales mais  cela reste aussi le moyen de rédiger, en une forme éclatée, au lyrisme débridé, des « poèmes » éventuellement transcrits  en une sorte de traduction « blanche ». Le contraste est saisissant, entre le texte libéré du carcan de sa forme fixe et cette transposition calligraphiée dans et par la neige. Il faut cependant s’exercer à un effort particulier pour retrouver, dans les arabesques de ces mots de neige le reflet distordu, le vague vestige graphique de l’écriture standard (en français, finnois, anglais et néerlandais ici). Ce beau livre donne le plus bel exemple de ce qui à la fois tient de l’art plastique, de la graphie mais aussi d’une poésie qui s’inscrit dans une modernité dont aujourd’hui on n’a peu d’exemples.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.