Artistes de référence - Les chroniques de Jean-Paul Gavard-Perret

Fiona Banner


Publié pour la première fois en 1997, cet ouvrage, déjà réédité cinq fois dans la collection Intervention philosophique, est paru dans un contexte de polémique virulente sur la " valeur " de l'art contemporain en France.
L'auteur reprend, dans une préface inédite, les arguments en présence, en particulier la réception du livre ayant favorisé, pour le public, une prise de conscience générale, que les idées pouvaient être discutées et analysées... Le débat a eu un effet positif, ne serait-ce qu'en dédramatisant les choses, au moins on a pu commencer d'en parler et comprendre que nous avons vécu la fin de l'utopie de l'art et que nous sommes entrés dans un autre paradigme de production et de représentation.

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FIONA BANNER LES MOTS ET LES CHOSES

par Jean-Paul Gavard-Perret

 

Née en 1966 l’artiste britannique Fiona Banner est une spécialiste du détournement d’ « organes » et de signes. Elle s’empare par exemple d’éléments appartenant initialement à l’écriture et les transforme en matériaux plastiques. Par exemple son livre « The Nam » (1997) déroule sur 1000 pages de manière absolument neutre et descriptive six films traitant de la guerre du Vietnam. Le verso des pages demeure vierge. Aucune numérotation de pages n’apparaît si bien que l’énonciation descriptible et figurale crée un bloc indigeste et quasiment illisible… L’artiste s’intéresse au corps des mots et aux limites du langage par l’écriture. Et tous ses premiers travaux représentent des « wordscapes » («paysages écrits et paysages décrits ») et des captures d’écran de films toujours transcritesen mots.
L’artiste poursuit (entre autres productions) de tels travaux. Avec « Bones » elle s’est penchée sur la qualité physique de la ponctuation en agrandissant et en apportant la troisième dimension aux signes qui ordonnent usuellement le discours de manière logique. Pour cette approche elle a utilisé le néon en portant son attention à la cohérence entre les matériaux employés afin que le sens qu’elle veut donner aux choses trouve une forme pertinente. Elle considère d’ailleurs le néon comme une application essentiellement commerciale. Pour l’artiste anglaise il fait partie intégrante de l’univers urbain. Dans cette série elle privilégie des morceaux de néons cassés, abandonnés, qu’elle recompose dans des formes abstraites ou symboliques mais ce dernier est utilisé en tant que leurre. Dans « Unbroken Heart » elle réarrange deux coeurs multicolores et elle renverse les propriétés de lumière froide inhérente au néon pour proposer à travers lui une vision romantique.
Pour « Mirror » Fiona Banner a organisé au sein de son atelier plusieurs séances de pose destinées à la réalisation d’une sorte de portrait où elle met à mal la vision classique du féminin . Fiona Banner y recompose à l’écrit une description de son modèle ( l’actrice Samantha Morton). Elle lui a proposé ensuite de lire en public à la Whitechapel Gallery à Londres le texte qui lui était encore inconnu. L’actrice réalise par sa lecture qu’elle tire son propre portrait dans une nudité paradoxale aussi sensible qu’émouvante. Une vidéo fait office de film-constat de la performance. Et pour le cinéaste (sorte de troisième main du projet) auteur de la vidéo cela devient une « déclaration d’amour décalée ». Mais le travail de l’artiste est parfois encore plus tactile. Ses « Stainless Steel Full Stops » (2002) regroupe dans un jardin, des sculptures géométriques souvent rondes recouvertes d'une couleur noire profonde et voluptueuse Toute la nature en ses variations se reflète dans les formes abstraites sublimées. Sont créés des associations et des regroupements de dialogues. Dans « Plinth » elle associe subtilement des éléments graphiques, sculpturaux et sonores afin d’explorer et pousser plus loin les possibilités illimitées du langage.
Récemment dans « All the World’s Fighter Planes » («Tous les avions de chasse du monde ») une vidéo est créée à partir d’un montage de coupures de presse montrant tous les modèles d’avions de chasse en service. Pendant une heure les images d’appareils défilent au rythme d’une bande sonore composée de marches militaires et de musiques triomphales provenant de films de guerre. Par sa réalisation minimaliste elle-même l’œuvre produit une émotion intense. Le spectateur est pris dans une vitesse fascinante créée par la succession des images. Si bien que celui qui regarde est empêtré dans l’action, l’accumulation, la précipitation des documents montrés de manière brute. Les images sont découpées, voire déchirées sans ménagement. Elles laissent apparaître parfois des morceaux de textes, des mots amputés à grands coups de ciseaux. Cette collection d’images a d’ailleurs déjà été présentée sous forme livresque.
La Londonienne qui a déjà fait l’objet de nombreuses expositions tant aux États-Unis et en Europe (Museum of Modern Art de New York, Philadelphia Museum, Tate Gallery de Londres) est devenue un créatrice incontournable de la post-modernité la plus agissante. Elle illustre combien la réalité et ses signes dépassent le niveau de conscience. Son œuvre distribue des accidents de conscience post conceptuels. Elle prouve comment devant le traumatisme du réel et de sa représentation il convient de trouver d’autres appuis que ceux utilisés par les arts et les langages appris. Fiona Banner montre aussi (par ses défilés d’avions par exemple) que rien ne peut nous protéger. Pas même l’art bien sûr ! Mais c’est aussi une manière de nous préparer à l’avenir, de réfléchir au caractère du mal comme de la beauté là où l’artiste nous met au défi de croire à la véracité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Jean-Paul.Gavard-Perret@univ-savoie.fr

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

Né en 1947 à Chambéry, Jean-Paul Gavard-Perret est maître de conférence en communication à l´Université de Savoie. Il poursuit une réflexion littéraire ponctuée déjà d'une vingtaine d'ouvrages et collabore à plusieurs revues.